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Comment peut on justifier l’explosion du nombre de loges indépendantes ?

Introduction.

C’est une réalité tangible elle aussi, sur les 20 dernières années, le nombre de loges indépendantes a explosé, tant et si bien qu’elles se sont regroupées en fédérations. Il en existe plusieurs dont les plus importantes sont l’alliance des loges symboliques et la Fédération des Loges Libres et Souveraines….

Ces deux fédérations représentent plusieurs dizaines de loges, voire plusieurs centaines… Ainsi la Fédération des Loges Libres et Souveraines comporte plus de 105 loges[1] (ainsi que des loges de hauts-grades) qui sont réparties en France. Toutes les loges de cette fédération travaillent A La Gloire du Grand Architecte de l’Univers et s’interdisent toutes discussions politiques et religieuses[2]. La fédération s’interdit de gérer un patrimoine financier et immobilier[3].

Le vocabulaire utilisé par des grandes obédiences et les Frères et Sœurs qui en font partie pour qualifier loges indépendantes ou les petites obédiences – ne les oublions pas –  est également intéressant ; elles sont rarement qualifiées d’indépendantes au profit de l’épithète « sauvages ». Sauvage a 2 acceptations : Qui vit dans la nature ou bien qui est primitif. Il convient de constater que ces loges ne vivent pas dans la nature, vous les trouverez rarement en pleine forêt et force est de constater qu’elles ne sont pas non plus primitives mais qu’au contraire, pour en avoir visité plus d’une, elles ont un niveau de travail qui est souvent supérieur à la loge moyenne appartenant à une des principales obédiences.

Ce vocabulaire, « sauvage » traduit une supériorité de celui qui l’emploi (le civilisé en opposition au sauvage), voire une condescendance certaine, un peu comme le salarié de la grosse entreprise qui raillerait un commerçant.

Toutes les loges indépendantes que j’ai eu l’occasion de visiter son nées de revendication insatisfaites ; nous pouvons ainsi penser aux montants trop élevés des capitations, aux prises de positions politiques ou religieuses de l’obédience incompatibles avec les aspirations de la loge, la mixité ou la non-mixité etc… Il pourrait dans l’absolu exister autant de revendications que de loges indépendantes. Remarquons également qu’à la base de toutes ces loges se trouve un groupe de Frères ou Sœurs qui ont tous été régulièrement initiés dans de grosses obédiences et dont le chemin, l’évolution de leur pensée leur a laissé à penser que ce chemin devait bifurquer pour eux.

En France, nous pouvons penser que les loges indépendantes sont nombreuses ; leur nombre croit de façon importante pour des raisons de coûts financiers d’abord, de politique maçonnique ensuite.

Des raisons d’abord financières

La première des raisons est financière. Les obédiences « de masse » ont des sièges qui coûtent cher qui impactent les capitations. Elles sont à la tête de patrimoines immobiliers importants qui font que la plupart d’entre elles ont dû créer des sociétés immobilières commerciales pour gérer leurs actifs[4].

De même les dépenses et le train de vie de certains grands officiers sont parfois montrés du doigt. Ainsi en 2022 nous avons récemment appris que le Grand Maître d’une « grande » obédience française a dépensé plus de 150.000 € rien qu’en frais de déplacements et de représentation, ce qui représente tout de même plus de 400 € par jour…

Un frère m’expliquait un jour : Pourquoi payer une redevance à Paris pour des gens qui ne nous apportent rien et qui ne viennent même pas nous visiter ? Ils se comportent en syndics.

Aussi, nous pouvons légitimement nous poser la question de savoir si c’est le rôle d’une obédience d’investir dans un patrimoine immobilier conséquent ? N’est-ce pas le problème des loges de se trouver des salles pour se réunir ou d’investir pour leurs propres besoins ?

La seconde question que nous nous posons concerne Paris dont les loyers sont exorbitants ; est-il raisonnable qu’une obédience française possède un siège dans l’une des villes les plus chères au monde ? Il faut se rendre compte qu’une loge paye son propre loyer et finance, par les capitations qui vont à l’obédience, une partie du siège. Quelle est la raison qui fait qu’une obédience établit son siège à Paris ? Paris est la capitale et le centre du pouvoir en France, est-ce pour montrer que l’obédience est ainsi proche du pouvoir ? Ou bien cela signifie-t-il qu’elle place son siège là où elle a le plus de membres ?

Par le passé, les grandes capitales maçonniques françaises étaient Paris, certes, mais aussi Lyon, Bordeaux, Marseille, Strasbourg… toutes ces villes qui d’une façon ou d’une autre ont marqué l’histoire de notre Ordre.

De même, pour une loge qui utilise des locaux d’une obédience, le loyer est-il indexé sur un tarif national – donc incluant les loyers élevés des métropoles – ou bien local ? Cette dernière question est fondamentale ; si les loyers sont indexés au niveau national, cela signifie que les loges des petites villes ou des villes où les loyers sont plus faibles que la moyenne nationale financent dans leurs capitations les loyers des grandes villes, où les loyers nominaux sont normalement plus élevés. A l’inverse, si chaque loge paye un loyer indexé au lieu où elle se trouve, chaque loge paye de façon équitable le loyer qui est dû.

Alors que nous traversons une période de crise sanitaire, politique et surtout économique, ces dépenses peuvent paraître déplacées et inadaptées.

Des raisons politiques ensuite

Ces raisons sont à prendre au sérieux car elles montrent le profond décalage qui existe entre l’idéal maçonnique et la réalité de ce qui se passe. Le terme « politique » est à prendre dans les deux sens qui sont :

  1. La politique maçonnique
  2. La propagande politique politicienne.

La politique maçonnique …

C’est un sujet de fond. Dans les rituels maçonniques, 2 questions réponses sont fondamentales :

  1. Etes-vous franc-maçon ?
  2. A quoi reconnaitrai-je que vous êtes franc-maçon ?

Les réponses à ces questions sont à peu près identiques dans l’ensemble des rites maçonniques. Les réponses à ces questions permettent de définir ce qu’est un franc-maçon de façon universelle. Et cette universalité est malheureusement biaisée par des jeux de pouvoirs maçonniques obédientiels. Mais qu’est ce que le pouvoir d’une association loi 1901 ?

Dans l’idéal, les francs-maçons sont tous frères et sœurs, liés par les mêmes engagements et par les mêmes façons de se reconnaître.

Certaines obédiences ont créé la notion de « reconnaissance » obédientielle, à priori supérieure à la reconnaissance fraternelle que l’on trouve dans les rituels.

La reconnaissance obédientielle se traduit par des accords entre obédiences. Des obédiences signent des accords dans lesquelles elles d’engagent à respecter certaines règles d’intervisites, d’échanges de noms des radiés etc. Dans la plupart des grandes obédiences, sont exclusivement admis en visites les membres des obédiences avec lesquelles il existe un traité.

Nous avons récemment eu le cas à Perpignan où un petit responsable local et un dignitaire national se sont sentis obligés de rappeler aux membres de leur « grosse » obédience que leurs loges doivent exclusivement accueillir les membres des obédiences avec lesquelles il y a des traités d’amitiés.

Ce genre de comportement, très éloigné de l’idéal universel de fraternité, peut choquer de nombreux membres. Il traduit cependant la réalité du jeu politique de certaines obédiences.

La politique politicienne…

Des obédiences de la mouvance libérale pensent qu’elles ont un rôle à jouer dans l’amélioration de la société, aussi, elles traitent de sujets politiques variés, selon les tendances du moment. D’ailleurs, elles publient des questions à l’étude des loges qui sont en lien avec ces tendances. Voici par exemple une des questions à l’étude des loges d’une grosse obédience libérale Française en 2017 :

Entre le respect des libertés fondamentales et l’expression croissante des comportements communautaires, quelle place pour la laïcité de demain ?

Cette question à l’étude des loges est purement politique et absolument profane ; elle ne s’inscrit dans aucun corpus maçonnique, aucun symbolisme et elle n’a absolument aucun lien avec l’initiation maçonnique. En fait il n’est nul besoin d’être maçon pour pouvoir s’interroger sur cette question, n’importe qui faisant partie d’un club ou parti politique pourrait très bien y répondre. Être maçon n’apporte rien pour y répondre. Je pense même que dans ce cas c’est un handicap car je doute qu’il y ait des opposants à la laïcité qui aient pu apporter leurs contributions ; l’ouverture d’esprit et les différences des idées et des points de vue ne sont-elles pas des enrichissements intellectuels ? Comme le laissait entendre Saint-Exupéry :

Si tu diffères de moi, mon frère, loin de me léser, tu m’enrichis.

L’impact politique de certaines obédiences est suffisamment important pour que certaines d’entre elles donnent des consignes de vote. Ainsi, plusieurs fois au cours d’élections nationales, certaines ont lancé des consignes de vote ouvertes et affichées,[5] au risque d’aller ainsi contre la liberté de penser et du libre examen que toute personne en démocratie a le droit d’avoir. C’est d’ailleurs déjà arrivé ; plusieurs maçons et maçonnes (ne les oublions pas) se sont déjà retrouvés exclus de leurs obédiences juste pour avoir parfois participé ou organisé des réunions politiques[6] qui n’étaient pas dans la ligne politique de l’obédience.

Dès l’instant où une obédience affiche une position politique (ou religieuse), elle risque de décevoir certains de ses membres et donc de ne plus être le centre de l’union que la maçonnerie se doit d’afficher.

Ces prises de positions incessantes, le fait d’afficher des positions politiques pourtant contraires à l’idéal maçonnique du « pas de politique ni de religion[7] » afin de maintenir l’esprit de fraternité, sont enclines à fatiguer certains de leurs membres voire des loges qui n’hésitent désormais plus à quitter leur obédience pour y gagner en liberté de penser.

La mixité comme facteur d’émancipation

Nous sommes au début du 21ième siècle et il semblerait que la question d’admettre des Femmes en loge soit toujours un tabou…

Pourtant, depuis Elizabeth Aldworth[8], les Femmes devenues Sœurs ont parfaitement su s’intégrer dans notre ordre initiatique.

Aujourd’hui encore les Sœurs ne sont pas toujours bien acceptées. Il est permis de se demander comment des obédiences masculines ont pu signer des traités de reconnaissances avec des obédiences mixtes sachant qu’elles n’acceptent en visites que des Frères, laissant les Sœurs à la porte de leurs temples.

Il me paraît aujourd’hui acceptable qu’il y ait des loges mixtes et non mixtes. Se pose alors la question des inter-visites. On peut parfaitement être une loge masculine qui accepterait les visites des Sœurs. La maçonnerie est cependant suffisamment diverse et variée pour qu’elle permette à chacun de trouver la loge qui lui convient.

La mixité, le fait d’accueillir des visiteur ou de l’autre sexe, sont des arguments qui font que des loges choisissent de prendre leur liberté par rapport à une obédience qui ne lui convient plus.

Ainsi, je connais une loge d’une obédience reconnue de taille moyenne qui souhaitait accueillir les Sœurs au moins en visiteurs. Devant un refus catégorique d’un Grand Maître Adjoint, elle s’est émancipée de son obédience d’origine afin de rejoindre une autre plus petite. D’autres loges font le choix de l’indépendance, gagnant en souveraineté.

Conclusions

Les loges indépendantes ont encore un bel avenir devant elles, tant est si bien qu’on peut se demander si elles ne constituent pas, à ce jour et compte tenu de la lourdeur que représentent certaines grandes obédiences, un avenir certain de la franc-maçonnerie.

Leur liberté d’action et de pensée, leurs charges réduites, leurs choix de visites, leur sérieux également sont des arguments solides qui plaident en leur faveur.

Certes, nous rencontrons encore des caciques anciens qui les qualifient de « sauvages » voire de non maçonnes[9] , c’est oublier facilement que la plus connue des loges maçonniques au monde, la fameuse Kilwinning #0 de la Grande Loge d’Ecosse, a été indépendante jusqu’à son intégration dans l’obédience en 1807.

J’ai personnellement visité de nombreuses loges indépendantes et il en ressort qu’elles avaient toutes un très bon niveau de travail et que leur aspect initiatique et spirituel était souvent plus important que dans certaines grandes obédiences à vocations politiques.

Il me semble opportun de désormais revenir aux sources de la Maçonnerie qui voulait que les loges existassent avant les obédiences et qu’elles ont toujours joué un rôle important dans l’évolution de l’ordre.


[1] Cf. Leur annuaire au 21/06/2021

[2] Premier principe de leurs principes fondateurs.

[3] Troisième principe de leurs principes fondateurs.

[4] Par exemple la SOGOFIM qui est une société commerciale par actions simplifiée et qui gère les actifs du Grand Orient de France. Plus d’informations ici : https://www.societe.com/societe/sogofim-soc-grand-orient-france-immobil-562090282.html

[5] Source : https://www.ouest-france.fr/elections/presidentielle/francs-macons-7-obediences-appellent-voter-contre-marine-le-pen-4926992

[6] Source : https://blogs.lexpress.fr/lumiere-franc-macon/2019/03/28/godf-exclusion-de-fromont-et-maillot/

[7] « En conséquence, aucune dispute ou querelle privée ne doit franchir la porte de la Loge, et bien moins encore toutes querelles à propos de religion, de nations, de politique d’État. En tant que Maçons, nous n’appartenons qu’à la Religion Universelle citée plus haut ; nous sommes aussi de toutes les nations, langues, parentés et langages, et nous sommes résolument opposés à toute politique, parce qu’elle n’a encore jamais contribué au bien‑être de la Loge, ni ne le fera jamais. » Constitutions d’Anderson, 1723.

[8] En 1712, en Irlande…

[9] Je vous invite à écouter le discours édifiant d’un Grand Maître en exercice sur cette vidéo, à partir de 32m50s qui parle des petites obédiences ou des loges indépendantes comme étant des « bandes de potes ». https://www.youtube.com/watch?v=ZSAEAaF89KM

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Laurent Jaunaux

Initié en 1991 à Rueil Malmaison à la loge Omnes Fratres (GLDF), auteur de "le rituel des anciens ou édition 2004 du Guide des Maçons Ecossais" publié chez Dervy, Passé Grand Maître de la GLERRO, Fondateur du Rite Moderne d'Ecosse et membre de la Grande Loge Franco-Maltaise.

4 réflexions sur “Comment peut on justifier l’explosion du nombre de loges indépendantes ?

  • André MESCHIN

    Très belle article et conclusion il serait judicieux d’en faire profiter a plusieurs Loges
    chose que je vais m’employer a faire dans mon entourage .
    Un Frère Initié en 1991, a la Grade Loge de France, passé a la GLMF déçu de ces obédiences ,maintenant dans loge indépendante et heureux de mon choix, ce qui ne m’empêche pas des visites dans différentes Loges et Obédiences.
    Avec ma T:.C:.A:.F:.

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  • bonjour à tous. J’ai été initié dans une loge de la FLLS, créée suite aux déboires de la GLNF avec son GM en 2010 , déboires qui avaient fait partir environ la moitié des membres. Je suppose que c’est de cette “teinture d’origine” que date l’idée que s’intéresser à des sujets sociétaux n’est pas admissible. Ma loge-mère, qui m’avait été présentée comme andersoniennne ( GADLU = notion souple convenant à l’immense majorité,etc …) appliquait cette interdiction ; elle s’est révélée très théiste, notamment avec son rite REAA version “Cerbu” hérité de la GLNF. Il est curieux que votre article, comme ma loge-mère, est par contre pro-mixité. Mais, cela tombe bien, je ne me vois pas maçonner en mono-genre.
    Je suis d’accord que certaines dépenses de l’obédience pèsent lourd et peuvent être vues comme injustes, comme votre exemple ces coûts si différents entre métropoles et zones plus rurales. Le cas des dépenses du GM, je le vis au GODF auquel j’appartiens. Sauf que ce ne sont pas des “parisiens” qui décident seuls depuis leur magnifique siège, mais les conseillers de l’ordre, en grosse majorité élus par les régions, qui exécutent ce qui a été décidé au convent, où règne la loi d’airain 1 loge= 1 voix, donc là encore les provinces. Et pourquoi cette décision ? Parce que la liberté absolue de conscience, que nous professons, est très prisée hors France, car la plupart des pays sont plongés dans un communautarisme religieux étouffant, et que pas mal de maçons traditionalistes en France aussi soutiennent.
    Je termine en indiquant que j’ai quitté ma loge-mère, à regret, parce qu’elle était bridée par un frangin à l’ego très épris de pouvoir ; elle l’est toujours, plusieurs années après, et beaucoup ont changé de loge. Là, pas d’obédience qui vienne mettre de l’ordre…En cumulant des mécontents, il est difficile de créer une loge de contents…Pauvres humains mal finis que nous sommes…Au plaisir de vous lire !

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  • La Troisième Rose

    Faire les choses sérieusement sans se prendre au sérieux.
    Arrêter de croire qu’on bâti une cathédrale alors qu’on est que des gamins qui faisons des pâtés de sable en regardant la marée montante.
    Quelle blague de s’ériger “gardien de la régularité franc-maçonne” et qui a le droit de venir et qui n’a pas le droit de venir. Qu’en penseraient nos Anciens, ceux qui se réunissaient dans le fond des auberges ?
    Où est la Fraternité lorsqu’elle sépare et catégorise ?
    Notre vie est courte, notre existence précaire, quel besoin avons nous de créer ces artifices misérables digne de l’agitation qui règne au début de 2001 Odyssée de l’Espace ?

    Le cheminement proposé par la FM est simple et il ne tient qu’à nous de le rendre beau.

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  • MARTEAU GAILLARD

    C’est la deuxième fois en quelques jours que j’entends parler de ce mouvement. Pour ce qui est des capitations entièrement d’accord avec le texte. Pour ce qui est la course aux titres et des positions politiques aussi bref…. Je pense de plus en plus la même chose que vous. Inutile d’énumérer ….. Je suis près à sauter le pas. A bientôt

    TBF.

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