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Le Rite écossais ancien et accepté et l’écossisme (partie 1/2)

Les deux familles maçonniques historiques en France


La plupart des francs-maçons français se représentent la franc-maçonnerie comme étant composée de deux formes d’expression qui correspondent à la pratique qu’en ont les deux obédiences les plus anciennes : le Grand Orient de France (GODF) et la Grande Loge de France (GLDF).
Ainsi connait on deux rites différents : le rite écossais ancien et accepté (REAA) et le rite français (RF) dont la GLDF et le GODF sont les dépositaires historiques. On associe volontiers au premier une dimension plus traditionnelle et plus ancienne et au second un esprit plus moderne et plus sensible à l’air
du temps.


Cette représentation correspondait à une certaine réalité maçonnique hexagonale jusqu’aux années 70-80. Les choses ont cependant bien changé avec l’essor considérable d’une nouvelle obédience, fondée en 1913 mais qui ne s’est réellement développée qu’à la fin des années 60, la Grande Loge Nationale Française puis de ses nombreuses dissidences dont les plus connues sont la GLNF-Opéra (1958) qui s’appelle aujourd’hui la Grande Loge Traditionnelle et Symbolique Opéra et bien plus récemment (2012) la Grande Loge-Alliance Maçonnique Française. Ce mouvement maçonnique, inspiré dans ses principes de la maçonnerie britannique, se caractérise dans sa pratique par la co-existence de plusieurs rites. Il n’en reste pas moins que dans l’esprit des francs-maçons français il existe essentiellement deux familles et deux rites, le RF et le le REAA, correspondant à deux styles différents. A tel point que les adeptes du REAA se désignent eux-mêmes comme les “maçons écossais”. Mais cette vision des choses est très superficielle et devient de plus en plus inadaptée au fil du temps et de l’évolution du paysage maçonnique français.


Elle se fonde cependant sur des circonstances historiques parfaitement attestées et notamment sur deux événements qui, à quelques mois d’intervalle, donnent le coup d’envoi de cette évolution : D’une part au GODF l’abandon en 1877, de la référence obligatoire au Grand Architecte de l’Univers, à la croyance en Dieu et en l’immortalité de l’âme, au profit, selon ces décideurs, d’une liberté absolue de conscience et d’une position que l’on qualifiera plus tard d’ “adogmatique”.
C’était l’aboutissement de l’envahissement des loges par l’activisme politique républicain et anticlérical depuis le second empire (1851). Le pouvoir impérial contrôlait drastiquement toute forme d’opposition à l’époque où la liberté d’opinion (1881), le droit d’association (1901) et la séparation de l’église et de l’Etat
(1905) n’étaient pas formalisés et juridiquement protégés.


La troisième République le fera après quelques premières années où les monarchistes, légitimistes et orléanistes, dominaient la représentation nationale avant de s’évanouir dans l’échec d’une nouvelle restauration (1873). C’était un triomphe pour les francs-maçons du GODF majoritaires au gouvernement et à l’assemblée. La nostalgie de cette hégémonie politique reste toujours active aujourd’hui chez les frères du GODF qui espéraient, mais ils furent déçus, la voir renaître en 1981.
C’est néanmoins cette mutation doctrinale qui était à l’origine de la rupture du GODF avec la Grande Loge Unie d’Angleterre (GLUA) dont les instances constataient, à juste raison, que la principale obédience maçonnique française rompait avec les principes fondamentaux de la maçonnerie.


D’autre part Le Suprême Conseil de France (SCF) qui présidait alors aux destinées des frères du REAA, adhérait en 1875 à la déclaration de Lausanne, cosignée par la plupart des Suprêmes Conseils du monde. Cette déclaration fixait le cadre fondamental, les principes directeurs et les objectifs de la maçonnerie dite “écossaise” selon des modalités plus respectueuses des landmarks britanniques qu’allaient le faire leur frère du G.O. En 1877. Cependant, si la référence au Grand Architecte de l’Univers était bien confirmée, il en était cependant proposé une acception très large, sous la forme d’un principe supérieur laissé à l’appréciation personnelle de chaque frère. Ce qui fut sèchement retoqué par la GLUA.


Ainsi le monde maçonnique national perdait toute attache avec la maçonnerie britannique. Quelques années plus tard (1894) naissait la GLDF à laquelle le SCF laissait la gestion autonome des trois premiers grades selon le principe que ceux-ci doivent connaître: une administration indépendante des organismes de Hauts Grades. C’est ainsi donc que se structurait la franc-maçonnerie en France au tournant des XIXème et XXème siècle selon deux rites différents et deux obédiences.
Pourtant ces deux rites ont en partage non seulement une tradition commune mais aussi des usages communs.

Voyons donc d’où proviennent ces différences auxquels les frères, encore aujourd’hui, attachent tellement d’importance, et d’où nous vient cette tradition dite “écossaise”.

Les stuatistes en exil: une hypothèse séduisante de la tradition maçonnique écossaise

Quand la franc-maçonnerie moderne (au sens historique) a été introduite en France lors de la troisième décennie du XVIIIème siècle (1725 à Paris, peut-être 1721 à Dunkerque), il ne s’agissait que d’une unique forme et d’un seul rite, celui de la toute récente (1717) Grande Loge de Londres et de Westminster.


Il est pourtant très vraisemblable que quelques francs-maçons existaient déjà en France, quelques réfugiés jacobites ayant suivi à Saint Germain en Laye l’infortuné Jacques II, dernier Stuart ayant régné sur le trône d’Angleterre et d’Irlande, mais aussi d’Ecosse sous le nom de Jacques VII.
Son cousin Louis XIV, catholique comme lui, offrait l’hospitalité au roi déchu quand, après la “Glorieuse Révolution” de 1688, il était contraint à l’exil par son gendre et cousin hollandais qui, appelé au trône par le parlement anglais sous le nom de Guillaume III, allait fonder la dynastie hanovrienne toujours régnante aujourd’hui.


Certes la cour du roi Stuart en exil et notamment sa garde personnelle, irlandaise et écossaise, comprenait de nombreux francs-maçons. On ignore cependant tout de leur style de pratique, laquelle ne s’est pas perpétuée, ce que l’on peut regretter.


Rien n’atteste un quelconque lien, pas plus qu’une éventuelle concurrence, entre ces francs-maçons irlandais et écossais, et les francs-maçons issus de la Grande Loge de Londres et de Westminster dont la pratique maçonnique importée en France depuis Londres nous est en revanche bien connue par les
divulgations qui en ont été faites quelques années plus tard et qui ne font aucune référence à quelque tradition écossaise que ce soit.

Les “scots masters” sont ils à l’origine de l’Ecossisme maçonnique ?


Il est attesté qu’entre 1733 et 1736, trois loges anglaises (à Londres et à Bath) ont délivré le grade de scotch master ou scots master. Malheureusement nous n’en savons pas plus sur son contenu. Notons qu’à ces dates le troisième grade était encore dans les limbes; s’agissait-il pour ces frères de pratiquer un proto-troisième grade ou déjà un grade postérieur à la maîtrise ainsi que les grades d’ “Ecossais” s’affirmeront ultérieurement ou peut-être celui de “Royal Arch”? Il n’est pas possible de trancher.

Le Chevalier de Ramsay donne le coup d’envoi à la légende écossaise

Michael Andrew Ramsay, fils d’un pasteur écossais, est né en 1693 à Edimbourg où il fera de brillantes études universitaires avant de venir sur le continent, en Hollande puis en France, où il suit les enseignements de Fénelon, archevêque-duc de Cambrai qui, tombé en disgrâce pour s’être opposé à Bossuet après avoir été le précepteur du Dauphin, mourra comme Louis XIV en 1715 après avoir converti
Ramsay au catholicisme.
Celui-ci, édifié par l’oblativité, la distinction et la pensée subtile du “Cygne de Cambrai” avait rejoint cet homme d’église profondément croyant que l’on considère néanmoins comme un précurseur des Lumières.


Fidèle à la cause jacobite qui tentait en vain de ramener les Stuart sur le trône, il en suit les tribulations en Ecosse et se trouve prisonnier des Anglais qui finalement le bannissent. Sur le parcours de l’exil vers les colonies d’Amérique une mutinerie déroute vers la France le navire où il est captif qui accoste finalement à Saint Martin de Ré. Après être passé par Bordeaux et Avignon où se trouve Jacques
III (le “Vieux Prétendant” fils de Jacques II). Ramsay rejoint Blois puis finalement Paris. Le prétendant des Stuart le fait adouber Chevalier de l’Ordre de Saint Lazare et lui attribue des lettres de noblesse en 1723. Philippe d’Orléans, Régent du Royaume depuis la mort de Louis XIV, lui octroie, la même année, une pension qui lui assure une subsistance confortable. Jacques III Stuart le nomme l’année suivante précepteur de son fils Charles- Edouard, dit “le Jeune Prétendant” qui restera connu sous le nom de Bonnie Prince Charlie, dernier des Stuart à tenter la restauration stuartiste en Ecosse et sur les terres anglaises avant sa défaite définitive en
1746 à Culloden et son exil à Rome. Le souvenir affectueux de ce dernier Stuart reste vif dans la mémoire des Ecossais, pour qui il représente la résistance opiniâtre au pouvoir de Londres et à la dynastie des Hanovre.


Jacques III et le “jeune prétendant” Bonnie Prince Charlie ont été longtemps considérés comme des francs-maçons ayant maintenu cette tradition maçonnique écossaise. Néanmoins le dernier des Suart a formellement démenti son appartenance à la franc-maçonnerie à la fin de sa vie (1788), convenant qu’il
l’avait laissée croire tant elle enthousiasmait ceux qui soutenaient sa cause… Quoi qu’il en soit, Ramsay, lors d’un discours resté célèbre prononcé en 1736 puis réecrit en 1737, jacobite convaincu et probablement sincère dans sa conviction de l’existence d’une tradition stuartiste de la Franc-Maçonnerie, donne un retentissement remarquable à ce que l’on appelera l’écossisme en assignant à la franc-maçonnerie un projet humaniste universel, fondé sur la tradition noachite mais présenté comme le prolongement moderne, d’origine écossaise, de la tradition des chevaliers de Saint- Jean (et non pas des Templiers comme le feront le baron Von Hund et Jean-Baptiste Willemoz quelques décennies plus tard, en 1778 au convent des Gaules et en 1782 au convent de Wilhemsbad).
Ramsay promouvait ainsi la notion d’Ordre maçonnique, selon le modèle des prestigieux ordres militaro-religieux.


S’ensuivit dès lors une efflorescence de grades à thématique chevaleresque qu’ignoraient les premiers francs-maçons, dépassant le modeste modèle andersonien d’une maçonnerie “de métier” (craft masonry) qui invoquait certes la tradition noachique (dans la deuxième édition des constitutions dites d’Anderson). Ces grades posterieurs à la maîtrise, de qualité très inégale, flattaient les frères à la recherche d’une distinction aristocratique que la naissance ne leur avait pas offerte. Ainsi se développait dans le royaume de France une tradition dite “écossaise” qui ne devait rien à la maçonnerie pratiquée par les écossais, laquelle est restée, jusqu’à ce jour, vierge de ces préoccupations chevaleresques d’origine continentale.

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