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De la Première Grande Loge de Londres a la formation du Rite français (partie 4/4)

Première période, au Grand Orient

René Guilly commence dès lors à restaurer le rite français originel, qui depuis la synthèse qu’en avait fait Alexandre-Louis Roëttiers de Montaleau,  s’était progressivement dégradé.

Mais il ne va pas se contenter de reprendre les rituels de 1785, considérant qu’il pouvait retrouver des sources que Montaleau n’avait pas prises en compte à l’époque.

Il va ainsi rassembler des rituels du XVIIIème siècle et constater que tout cela est très différent  de ce qu’on fait dans sa loge.

Ainsi en 1955, au Grand Orient de France, il crée  la loge « Le Devoir et de la Raison », dont l’objet sera de travailler à « régénérer », selon son propre terme, le rituel maçonnique en utilisant les ressources de la documentation qu’il a su collecter, les rituels   manuscrits du XVIIIème siècle ou imprimés du XIXème.

Progressivement, les frères de la loge du Devoir et de la Raison introduisent un certain nombre de choses dont ils s’aperçoivent qu’elles existaient jadis mais qui, les unes après les autres, ont disparu.

Ainsi ils rétablissent, les chandeliers puis  le tableau de loge. Ils vont ensuite s’interroger sur ce qui doit figurer sur ce  tableau, puis ils vont se demander s’il faut laisser à l’Orient le règlement des constitutions du Grand Orient de France ou s’il faut le remplacer par un livre qui ait une signification plus forte, et ils vont ainsi  rétablir la Bible sur l’autel. 

Tout cela va demander des années et attirer un nombre progressivement croissant de visiteurs. Cependant, à l’orée des années 60, le Grand Orient de France a repris force et vigueur, il a diffusé dans ses loges la pratique d’un rituel, le « Groussier » qui avait été arrêté en 1938, mais n’avait pu être mis en pratique par l’effet de la guerre. Cependant le Grand Orient ayant reconstitué ses effectifs, ses instances dirigeantes voulaient essentiellement poursuivre le combat politique et social. Et les frères s’intéressant à un tableau, à des chandeliers et à la Bible paraissent incongrus voire loufoques.

Et donc, René Guilly et ses frères vont se faire pousser dehors.

Deuxième période, à la GLNF-Opéra

Ils ont, heureuse circonstance, une bonne occasion de quitter le Grand Orient car en 1958 un groupe de frères quitte la Grande Loge Nationale Française et crée une nouvelle obédience, la Grande Loge Nationale Française-Opéra, qui deviendra plus tard la Grande Loge Traditionnelle et Symbolique Opéra. Ces frères, dissidents de la GLNF parce qu’elle refusait de fréquenter quiconque du monde maçonnique français, décident de continuer leur pratique maçonnique à l’identique mais en s’ouvrant aux frères des autres obédiences.

René GUILLY et ses amis, sont séduits par l’état d’esprit des frères de la GLTSO (qui s’appelait encore à l’époque GLNF-Opéra) lesquels travaillaient essentiellement au rite écossais rectifié et pour quelques loges à l’Emulation et leur font bon accueil.  Cependant  ils ne connaissaient pas le rite français qui n’était jusque là jamais sorti du Grand Orient.

René GUILLY, quant à lui décidait de prendre la responsabilité de restaurer le Rite Français hors de l’obédience dont il était issu, le  Grand Orient de France, non pas pour faire ce que faisait le Grand Orient de France, mais pour aller à la recherche du Rite Français des origines. Et pour le faire dans un milieu obédientiel  acceptant cette démarche avec bienveillance. 

C’est ainsi que la loge « Jean-Théophile DESAGULIERS » n°52, est créée en 1963 au sein de la Grande Loge Nationale Française-Opéra et devient le laboratoire où la première version du « Rite Moderne Français Rétabli » est élaborée.

 Le premier nom que reçoit ce rite, dit bien ce qu’il veut être mais c’était un nom maladroit, René Guilly et ses compagnons en conviendront ultérieurement: Rite Moderne Français Rétabli. Attention, non pas Rite Français Moderne Rétabli, mais bien Rite Moderne Français Rétabli.

Car  c’est le rite des Modernes, dans sa variété française, que ces frères tentent de rétablir dans sa forme originelle.

En effet,  il faut savoir qu’à partir  de 1751 un conflit sévère avait dominé pendant soixante ans la vie maçonnique anglaise, opposant  deux grandes loges. La première, celle de 1717, et une deuxième grande loge qui se crée et se pose en  rivale, en 1751 : la Grande Loge des Anciens.

Cette deuxième grande loge, bien que plus récente, s’était autoproclamée Grande Loge des Anciens et, par dérision, désignait la première de Grande Loge comme la Grande Loge  des Modernes, en lui reprochant d’avoir perverti les bonnes pratiques, les pratiques d’origine, que cette nouvelle Grande Loge affirmait restaurer en se prétendant fidèle à la véritable tradition maçonnique, donc aux « Anciens »

Et c’est ainsi que la Grande Loge de 1717, la première grande loge, devient dès lors la Grande Loge des Modernes. Cette Grande loge qui porte la tradition rituelle dont les Francs-maçons pratiquant le Rite Français sont les héritiers.

En effet, en 1725,  il n’y avait encore qu’une seule Grande Loge, quand des émigrés anglais, écossais et irlandais, pour des raisons politiques, vont traverser la Manche et venir en France à Paris, à Dunkerque un peu avant, et à Bordeaux un peu après, où ils vont établir les premières loges sur le continent. Et ce sera le germe de la franc-maçonnerie française. Mais en  1725, il n’y avait pas encore de francs-maçons en France, sinon peut-être à Saint Germain en Laye autour des Stuarts en exil.  Ainsi ces premiers francs-maçons qui arrivent sur le continent sont des britanniques qui ont appris la maçonnerie dans leur Grande Loge, à Londres, où on pratique ce qui ne s’appelle pas encore le rite des Modernes, ce qu’on n’appelle pas encore le rite français, puisque ce sont des britanniques, mais ce qui deviendra cependant le rite français.

Et donc, pour cette raison, lorsque les frères autour de René GUILLY vont, deux siècles plus tard, travailler à cette œuvre de refondation, ils vont l’appeler Rite Moderne, parce que c’est celui de la Grande Loge des Modernes, non pas parce qu’il est récent, non pas parce qu’il faut «  faire moderne » mais parce que c’est en effet le plus ancien car  c’est le premier

Ils l’appelleront Rite Moderne mais aussi Rite Français parce que c’est sa variante française que nous connaissons par l’effet de l’influence de la culture française du XVIIIème siècle sur ce pur produit londonien. 

 Pourquoi l’appeler enfin Rite Moderne Français Rétabli ?

Parce que, au cours du XIXème  et plus encore au début du XXème, il avait été considérablement épuré de ses fondements, réduit à presque rien dans son obédience historique, le Grand Orient de France.

Troisième période, création de la LNF

En avril 1968 s’autonomise ce mouvement de restauration et les quelques frères qui l’animent décident de quitter la GLTSO pour créer une nouvelle obédience la « Loge Nationale Française ».

L’équipe de René Guilly considérant, une fois encore, qu’ils manquaient de la liberté nécessaire à la poursuite de leur travail de restauration, décidait de créer une structure maçonnique où ils ne connaîtraient que les contraintes qu’ils s’imposeraient à eux-mêmes.

Ils poursuivent encore de nos jours leurs recherches et continuent cette élaboration d’un rituel qui se veut représentatif de la pratique maçonnique française du XVIIIème siècle avec les inconvénients que cela comporte : à force d’accumuler tout ce qui présente une singularité dans telle ou telle variante ou évolution particulière, et elles sont nombreuses, des rituels du XVIIIème siècle, nos frères érudits de la LNF construisent un édifice de plus en plus complexe et finalement difficilement praticable, ils initient d’ailleurs très peu et ne constituent qu’un cénacle confidentiel.

Mais c’est néanmoins à leur prédécesseur René Guilly que nous devons d’avoir retrouvé l’usage d’un Rite Français fidèle à ses origines.

Le temps de la maturité

Renonçant cependant  à cette obsessionnelle et vaine compilation en un seul rituel de tous les usages maçonniques tels qu’ils ont évolué en France de 1725 à 1785, les obédiences qui pratiquent aujourd’hui ce rite ont pour référence le « Rite du Grand Orient de France » tel que Roëttiers de Montaleau et ses frères de la chambre des grades en avaient déjà fait la synthèse entre 1783 et 1786.

Ainsi aujourd’hui le Rite Français, invention d’origine britannique qui doit beaucoup à la volonté de Desaguliers, puis s’est enrichi des spécificités  de l’esprit français du XVIIIème siècle pour finalement se stabiliser grâce à Roëttiers de Montaleau avant d’avoir quasiment disparu au début du XXème siècle avant d’être exhumé par René Guilly il y a un demi-siècle, reste-t-il le témoin le plus fidèle de la première maçonnerie anglaise : la maçonnerie dite des Modernes.

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