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Mexique : de la colonisation à la révolution, l’ histoire d’ une Franc-Maçonnerie politique

S’il y a un manque de documentation permettant de définir avec précision l’apparition de la Franc-maçonnerie au Mexique, les éléments les plus concrets laissent à penser qu’elle aurait été introduite par des loges militaires espagnoles dans cette colonie de la Nueva Espana du roi Charles III. A cause de la mobilité des troupes, elle ne s’établit durablement dans la capitale qu’à l’arrivée de marchands français en toute fin de siècle. Les premières réunions furent clandestines et furent vite arrêtées par l’inquisition. Quoi qu’il en soit, la franc-maçonnerie qui s’installe ainsi à Mexico s’éloigne des études scientifiques londoniennes pré-Grande Loge de Londres & Westminster pour aborder les questions sociétales et d’émancipation des peuples que le vieux continent connaissait à cette période. 

De l’ordre à la révolution,

Les idées des Lumières associées à un fort sentiment de patriotisme se combineront à merveille pour allumer l’étincelle qu’une population avide de liberté attendait avec impatience. L’Ordre devient alors le terreau des premières réunions et débats confidentiels qui vont mener les futurs révolutionnaires aux premières manifestations autonomistes de 1810 puis enfin à l’indépendance du pays en 1821.

Cependant il serait faux de croire que la maçonnerie mexicaine va se développer en suivant le modèle de ses grandes sœurs européennes. Bien au contraire elle va se constituer sa propre identité, ses propres mythes et inspirations et c’est dans ce contexte qu’en 1806, fut fondée la première loge locale (mexicaine) , la RL Arquitectura Moral. Là encore le nom indique clairement l’orientation totalement sociétale qui est au centre des préoccupations des premiers frères constituant l’atelier. Nous ne connaissons pas avec certitude le rite pratiqué mais nous savons que la première Grande Loge du Mexique fut fondée en 1813 au REAA, ce qui logiquement laisse à penser qu’il en était de même pour l’Architecture Morale.

Quel que soit le rite pratiqué, et pour revenir à notre esprit insurrectionnel, nous savons que les illustres indépendantistes et pères de la révolution tels que Miguel Hidalgo, José Maria Morelos y Pavon ou encore Ignacio Allende furent initiés. De même le penseur Verdad, qui sera le premier à publiquement aborder la question de la souveraineté de la colonie, était un frère actif de cette première loge locale. 

Ordo Ab Chao,

Dans cette période post révolutionnaire, le jeune Mexique devenu indépendant est la proie au désordre. Les multiples interventions étrangères favorisent l’instabilité. Cela étant, la franc-maçonnerie compte en ses rangs des personnes influentes tout comme des héros et c’est dans ce contexte que la franc-maçonnerie va sortir de sa clandestinité et ainsi connaître une forte croissance.

Elle va s’atteler à “cimenter” le pays en s’établissant au plus haut des organes du pouvoir. Ainsi de 1821 à 1882, la grande majorité des Présidents et personnalités politiques mexicaines sont des frères et les liens qui se tissent avec son omnipotent voisin (lire l’article Les présidents Francs-maçons Américains) ne vont faire que renforcer ce courant. Ce rapprochement avec la maçonnerie États-Unienne matérialisé en 1825 par une Patente de la Grande Loge de Philadelphie permettant la pratique du Rite York attise d’ailleurs les désaccords entre partisans d’un rapprochement et donc de l’utilisation du rite américain et les conservateurs ou autonomistes souhaitant se détacher de tout interventionnisme et de fait, par opposition, souhaitaient maintenir la prépondérance du REAA. 

Mais entre libéralistes américains et libéralistes mexicains une troisième voie de ceux qui ne se reconnaissent dans aucun des deux se crée. Et en 1825, soit à peine quatre ans après le grand essor maçonnique national, se fonde le Rite National Mexicain (RNM) qui plus qu’un rite est avant tout une idéologie politique patriotique visant à instaurer un gouvernement nationaliste. Ainsi, l’article 3 de la constitution du RNM proclame « L’homme étant avant tout citoyen et amoureux de sa patrie, doit chérir la première terre où il vit le jour et l’aimer toute sa vie où qu’il se trouve ».

Le RNM est structuré en neuf degrés , les trois premiers de nos traditionnelles loges bleues auxquels s’ajoutent six hauts grades. Si le rite fut reconnu en 1870 par le Suprême Conseil d’Espagne, en 1875 ce fut la douche froide lors du fameux Conseil de Lausanne qui, alors en pleine guerre des reconnaissances, le définira comme “irrégulier”.

Avec l’occupation française du Mexique de 1861 à 1867, là encore des loges itinérantes cette fois du Grand Orient de France vont être fondées, probablement au Rite Français. Elles seront dissoutes au retrait des troupes françaises. La bannière de l’une de ces loges est d’ailleurs conservée au musée de la Franc-Maçonnerie de la rue Cadet à Paris. Débarrassé de la période Maximilien Ier du Mexique (et des Français !), le Mexique retrouve son président Benito Juarez (1858-1861 puis 1867-1872). Ce dernier fut initié en 1847 au sein de la RL Independencia au RNM dont il sera élevé au plus haut grade, celui de Grand inspecteur général de l’Ordre). Juarez alors Président devient également le Grand Maître en 1869 de la Grande Loge du Mexique. D’un point de vue politique, le Président Juarez est un fervent réformateur aux idées libérales radicales, il est le fondateur de la société mexicaine moderne qui transforma durant son premier mandat le pays et œuvra pour la laïcisation du pays, la séparation de l’église et l’état, la nationalisation des biens de l’église, la liberté des cultes, le mariage civil et l’interdiction des congrégations religieuses poussant le Souverain Pontife à demander à Maximilien l’abolition de ces nouvelles lois, en vain puisque comme précisé plus haut, ce dernier fut renversé et la République restaurée avec à sa tête … le retour de Juarez !

Un équilibre précaire,

Au décès de Juarez, c’est là encore un autre frère, Porfirio Diaz qui fut élu en 1876. Il trouvera le moyen de se faire réélire six fois par la suite ! Tout comme son prédécesseur il se fit nommer Grand Maître voyant ainsi dans cette fonction, la possibilité d’ “observer” de près l’activité (et les pensées) en loges. Son régime autoritariste durera jusqu’en 1910 et s’achèvera, comme toutes les dictatures par une révolution, menée par une coalition de circonstance regroupant révolutionnaires profanes, francs-maçons dissidents et élites déchues.

Lors de la première Grande Assemblée de 1911 qui suivra la révolution, la grande majorité des loges travaillant au REAA vont se désaffilier pour créer une nouvelle obédience, la Gran Logia Valle de Mexico (GLVM). Quant aux “Yorkistes”, ils se renommeront Grande Loge d’York du Mexique et si la GLVM compte aujourd’hui plus de 270 loges (ce qui en fait la plus importante obédience du pays) revenons tout de même à nos années post Diaz. Les grands vainqueurs de cette nouvelle révolution ne sont pas les francs-maçons qui attisent au mieux méfiance mais le plus souvent la rancœur d’une population qui les tient pour responsables du précédent régime. S’ils ne sont pas pourchassés ou publiquement combattus, le maçonnisme n’est plus de mode et il va connaître jusqu’au années 70 une longue période de léthargie quant à ses effectifs et sa présence dans le débat sociétal tout en ayant et c’est paradoxal, de nombreux Présidents initiés tels que Emilio Potes Gil ou Lazaro Cardenas.

C’est au milieu de cette drôle de dualité qu’ en 1969, des Français ouvrent la loge franco-mexicaine Devenir 96, travaillant au REAA et enregistrée à la Gran Logia Valle de México. Enfin, au milieu des années 80, la Franc-maçonnerie Mexicaine va reprendre activement part au débat politique et se faire l’opposition aux courants politiques conservateurs, aux mouvements para-religieux tout comme ceux d’extrême droite dans les débats publiques ou médiatiques.

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Alexis AT

Français expatrié à Moscou *** Grand Inspecteur National en charge du développement Europe de l'Est @ GLTF

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