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L’Équerre

En pensant l’équerre et son importance dans la franc-maçonnerie, il faut tout d’abord la différencier de l’instrument qui l’accompagne dans la symbolique maçonnique, c’est à dire le compas. Tous deux sont des instruments de traçé et de mesure. Mais si le compas permet de tracer le cercle et renvoie au domaine du spirituel, l’équerre, elle permet de tracer le carré et renvoie au domaine du matériel.

Les positions respectives de l’équerre et du compas dans la symbolique franc-maçonnique: l’équerre qui surmonte le compas – pour l’apprenti, qui croise le compas – pour le maître et qui surmonte le compas – pour le maître, semblent donner à voir une progression vers une importance dominante de l’esprit sur la matière, au cours de la progression dans la vie maçonnique.

Mais qu’elle soit dominante ou dominée, la amtière est toujours présente dans la symbolique des différents grades. Et cela peut poser problème dans un premier temps :

Si l’on postule de la supériorité de l’esprit sur le corps, du spirituel sur le matériel, pourquoi continuer à accorder de l’importance à la matière? Est-ce seulement parce que nous sommes faits de matière, d’un corps, et que nous ne pouvons ni penser, ni agir hors de la matière? Ou existe-t-il une valeur de la matière qui la rend estimable pour elle-même? En d’autres termes, la matière est-elle une sorte de condamnation que nous ne pouvons éviter car notre condition humaine nous oblige à être matière et à vivre dans la matière? Ou est-ce que la matière est quelque chose de fondamental qui puisse être en soi beau, bon ou vrai?

Il s’agit d’abord pour nous de revenir à la signification de l’équerre. Elle est pour nous avant tout deux choses. Elle est liée à la mesure, à la juste mesure et elle est liée à la matière, que nous évoquions précédemment. Commençons donc par développer sur la matière, qui constitue ici, semble-t-il, notre problème principal. Ce qui rend la matière à première vue moins estimable, c’est le fait qu’elle soit corruptible, qu’elle change, qu’elle soit instable dans le temps. Si nous prenons pour bon et vrai ce qui est universel, éternel, de l’ordre d’une vérité supérieure; la matière, elle, est au contraire toujours susceptible de changer, de prendre une forme ou une autre.

Nous associons aussi la matière – puisqu’elle est sensible – au plaisir et au déplaisir, et donc à des sentiments temporaires et superficiels, différents absolument de ce qu’on nomme sagesse. On peut se demander dès lors si c’est une manière adéquate de voir les choses, ou si il s’agit d’un préjugé sur la matière. Il s’agit peut-être déjà de réfléchir sur ce carré que trace l’équerre. Ce carré qui correspond à notre matérialité. On peut penser le carré comme une prison. On pense alors le corps comme une prison pour l’âme. Une chaîne. Un poids qui l’empêche de s’élever vers le spirituel. Mais on peut aussi voir le carré comme un lieu de médiation, comme un temple, non fermé tout à fait, mais ouvert, par des fenêtres qui laissent pénétrer la lumière.

Au delà de cela, nous devons penser la matière dans la multiplicité des sens qu’elle rassemble en elle.  Il y a la matière corpusculaire, c’est à dire des groupes d’atomes. Mais la matière c’est aussi le contenu des choses, leur consistance, ce qu’elles donnent. Dans un livre, la table des matière c’est la description de son contenu.  On parle d’un discours, en disant qu’il a de la matière. C’est à dire qu’il déploie des idées consistantes, fortes. La matière c’est le tissu complexe des choses qui nous apparaissent.  On dit d’un personnage qu’il a de la matière, pour dire qu’il a de la profondeur.

Il faut ici s’arrêter un peu de raisonner et essayer de concevoir, de se représenter, de sentir même ce que peut être:

la matière d’une idée 

La matière d’une personne

La matière d’une musique entendue

On pressent dès lors que la matière n’est pas seulement ce que l’on travaille. La matière c’est la consistance des choses qui nous travaille. Si je les laisse faire, cette idée pensée ou entendue, peut par sa matière me travailler; cette personne, si mon contact avec elle est désintéressé et attentif, peut me travailler; cette musique, si je sais l’écouter, me travaille; cette pierre que je sculpte me travaille. Je suis son artisan mais elle est surtout le mien.

Mais si la matière est précieuse, si elle me transforme, la question est de savoir comment la travailler, comment la saisir. Ce que permet de penser l’équerre, c’est notre relation avec la réalité matérielle en temps que regard juste. Il s’agit donc de différencier le matérialiste de l’artisan.

Le matérialiste, c’est celui qui voit dans la matière son intérêt personnel. Il observe le monde sans le voir. Car ce qu’il voit n’est pas la matière, ce sont des objets.  Les objets sont les éléments qu’il perçoit en les liant à une utilité possible, à un plaisir possible. Le matérialiste interprète le monde en termes de ce qui lui est profitable. L’artisan, lui, ne projette pas de valeur dans la matière, il la reçoit telle qu’elle est, et doit la connaître telle qu’elle est pour la travailler. Si ce qui caractérise le matérialiste, c’est son désir pour la matière, ce qui caractérise l’artisan, c’est son attention à la matière, qui permet de la voir telle qu’elle est L’attention comme faculté demande donc à l’ego de s’effacer, à l’imagination de se taire car c’est purifié de toute interprétation que doit se faire le contact avec avec la matière.

Ainsi, l’ouvrier anonyme qui travaille sur le détail mural d’une cathédrale, ne se projette pas lui-même dans la matière. Par l’attention, il perçoit l’être de la matière et se rend ainsi capable de contribuer au grand œuvre qu’est la construction d’une cathédrale. Mais il ne s’agit pas seulement d’attention. Le confort et la stabilité sont des illusions agréables, mais la réalité, la matière, sont dans le risque et l’incertitude.  L’artisan n’est pas celui qui travaille à la chaîne, qui répète, qui reproduit. Il est semblable au voyageur. Il voyage dans la réalité, dès lors qu’il sait reconnaitre sa consistance, sa profondeur, et refuse de s’en tenir aux apparences. Il dévoue alors son existence à l’explorer.

Si l’esprit est la lumière, la matière est l’opacité, le mystérieux, qui dès lors que l’on fait l’effort de s’y plonger est un lieu de découvertes fructueuses. Nous ne pouvons aimer la matière que si nous comprenons que nous ne la connaissons pas, et acceptons de nous plonger dans son tissu pour l’explorer, découvrir en elle sans cesse plus de complexité.

Qu’est ce que la matière d’une idée? D’un homme? D’une musique?

Contrairement à ce qui est spirituel, et qui tient à des concepts et à des idées définies, la matière est ce qui ne peut être dit. La vraie richesse des choses se sent directement, comme l’ouvrier sent la pierre. Pour ouvrir notre réflexion sur les idées d’un illustre franc-maçon, le plus grand écrivain de langue allemande, Johann Wolgang von Goethe, on peut se souvenir de l’un de ses premiers romans: Les Années d’apprentissage de Wilhem Meister.

Dans ce roman, un fils de marchand, Wilhem Meister, entreprend un long voyage.  Au cours de celui-ci, et de rencontres régulières avec des représentants de la franc-maçonnerie (que Goethe représente dans le roman sous le nom de «Société de la Tour»), Whilem comprend l’indissociabilité de la réalité et de l’idéal. Wilhem comprend qu’il ne peut fuir la réalité, la vie en société, mais que sa réelle vocation se trouve dans une vie pratique et contemplative, où il ajuste ses pensées par le monde, et le monde par sa pensée.

L’équerre nous rappelle que nous ne devons pas mesurer les objets tels que nous les désirons, ou tels que nous les représente notre imagination ou nos préjugés, nous devons interroger la matière et recevoir d’elle sa juste mesure.

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Jean-Baptiste Kléber

www.jeanbaptistekleber.com

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