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L’apprentissage maçonnique

Si l’on évoque souvent la singularité de la méthode maçonnique, supposée permettre aux francs-maçons de s’améliorer, d’être des hommes meilleurs, il semble cependant bien difficile de la définir, d’exposer ce qu’elle est exactement et pour dire les choses tout simplement d’expliquer « comment ça marche ».

Je souhaite ici proposer quelques éléments de réponse en attirant l’attention de nos jeunes frères et peut-être celle des plus anciens sur certains points qui me paraissent importants, en particulier au Rite Français, volontiers elliptique, points importants mais souvent négligés et parfois méconnus.

Certes, rien ou presque n’est insignifiant dans la disposition d’une loge maçonnique, dans sa décoration, son agencement, tout comme dans les décors dont se revêtent les francs-maçons ou dans les termes de nos rituels, mais le risque est grand de sur-interpréter. Ainsi, exemple parmi bien d’autres, les nombreuses gloses sur le sens qu’il faudrait donner à la marche selon qu’elle parte du pied gauche ou du pied droit, développant des interprétations supposées signifiantes mais très contradictoires. 

C’est dire l’intérêt d’avoir une méthode et de s’y tenir pour éviter deux écueils :

1/ la négligence ou le désintérêt pour certains symboles, 

2/ ou, à l’inverse,  les interprétations échevelées et finalement ridicules. 

  Voyons quelques repères pour tenter d’éviter ces deux écueils dans la pratique maçonnique en abordant successivement (A) son axiologie  c’est-à-dire le système de valeurs qu’elle propose puis (B) sa méthodologie au sens de la voie  d’étude qu’elle offre et enfin (C) la taxonomie des symboles qu’elle expose.

  1. Axiologie maçonnique

Rappelons d’abord que  les symboles utilisés en maçonnerie ne lui sont pas spécifiques.

  C’est une erreur commune de considérer qu’il existe des symboles spécifiquement maçonniques, particuliers au monde des loges, et qui seraient exclusivement à l’usage des francs-maçons et créés par eux.

  En effet, les symboles maçonniques sont des symboles empruntés à différentes traditions et proviennent de sources diverses, fort anciennes, parfois méconnues, puisées dans la culture occidentale, judéo-chrétienne ou antique et dans ce cas plus précisément gréco-latines telles qu’elles ont été  remises au goût du jour à la Renaissance.

  Quelques apports plus récents proviennent, dans certains rites, beaucoup moins de la tradition égyptienne que de l’idée que s’en faisaient nos frères du début du XIXe siècle ou encore de l’alchimie très en vogue au début du XIXe (et largement développée par Oswald WIRTH au début du XXè). 

En revanche, la référence souvent invoquée aux guildes ouvrières, aux corporations artisanales ou associations compagnonniques  est  une  piste  particulièrement douteuse sinon peut-être en Ecosse et dans le nord de l’Angleterre où la transmission sans discontinuité des maçons de métiers aux maçons spéculatifs est attestée. Néanmoins celles-ci, empruntent à la même source que la maçonnerie que nous connaissons aujourd’hui et notamment au fonds culturel judéo-chrétien.

A l’époque où personne ou presque ne savait lire, les édifices religieux, de la cathédrale jusqu’au moindre édicule religieux, exposaient des représentations figuratives de concepts métaphysiques dans un système de correspondances caractéristique de la méthode appelée typologie biblique ou ce qui était annoncé dans l’Ancien Testament avait sa réalisation manifestée dans le Nouveau Testament. Ainsi, la crucifixion répondait-elle au sacrifice d’Abraham par exemple.

De cette manière une théologie, symbolique mais pratique, était  accessible à chacun au travers de représentations figurées suggérant un enseignement de la doctrine chrétienne  dans une abondance de symboles, où chaque forme triangulaire représentait  la Trinité, où chaque saint était identifiable par un symbole le représentant (l’équerre pour Joseph le charpentier ou pour Jacques le mineur, la règle pour Jean l’évangéliste…).

La loge maçonnique aujourd’hui peut se lire et se comprendre  aussi selon cette méthode. Chaque symbole, bijou mobile ou immobile, tablier, pavé mosaïque, colonnes… renvoie à une signification traditionnelle primitive qui s’est  souvent trop enrichie et parfois perdue au fur et à mesure des gloses qu’en ont faites nos prédécesseurs. Il convient d’éviter de les imiter.

  A la Renaissance s’est réactualisé le personnage conceptuel de l’architecte, à la fois savant et maîtrisant ce qu’on appellerait aujourd’hui la technologie et les sciences appliquées dont l’archétype est Vitruve. Personnage historique  devenu légendaire, remis à l’honneur par Léonard de Vinci.

Léonard de Vinci correspondant très bien à ce type d’intellectuel (pardonnez-moi cet  anachronisme) tellement valorisé à la Renaissance, maîtrisant l’art et les techniques.

Ainsi se développait une pensée élaborant des correspondances analogiques entre savoir-faire et considérations spirituelles. 

C’est à cette époque qu’apparaissaient les fameuses et mystérieuses emblemata. Ces planches graphiques, tantôt simples croquis, tantôt constructions très complexes, toujours énigmatiques, étaient  dépourvues de commentaires, sauf quelques rares formules mystérieuses telle la célèbre et intraduisible : fidelitas moribus unita  qui figure encore sur certains tableaux de loge du Rite Français.

Ces emblemata étaient proposées à la méditation et à la réflexion, non pas sous la forme du décryptage logique d’un rébus moderne, mais plutôt   comme la recherche d’une illumination intérieure ainsi qu’en propose aujourd’hui la contemplation des  mandalas issus des traditions hindouistes et bouddhistes tellement en vogue actuellement.

L’homme de Vitruve de Léonard de Vinci, dont le message métaphysique (faisant correspondre le cercle et le carré dans la réalisation humaine de la perfection)  nous est assez facilement accessible,  est un exemple célèbre de cette offre méditative issu de notre tradition occidentale.

Les symboles que contient la loge, considérés isolement et plus encore dans les correspondances qu’ils établissent entre eux, s’offrent de la même manière  à notre contemplation méditative.

  1.  méthodologie maçonnique traditionnelle :

Elle associe interprétation (réflexion)  et méditation (intuition)

L’interprétation à partir de la signification originelle  des représentations   issues de la tradition judéo-chrétienne d’une part, sur le mode de la méthode analogique qu’utilise la typologie biblique.

La méditation sur des représentations graphiques géométriques ou

architecturales telles que les humanistes de  la Renaissance, s’inspirant de l’Antiquité gréco-latine, l’ont  remise au goût du jour, d’autre part.

 La symbolique maçonnique s’est enrichie progressivement en usant de ces deux voies, à partir  des rituels les plus anciens, fin XVIe, qui ne faisaient guère référence qu’à quelques outils et pierres,  lesquels restent cependant encore aujourd’hui des symboles essentiels  comme le compas, l’équerre et le triangle, le soleil et la lune…

Tandis que les symboles spécifiques du temple de Salomon, et la légende hiramique, n’apparaissaient, quant à eux, que vers 1730.Puis viendraient,  plus tard encore, les symboles alchimiques.

  1. Petite taxonomie des symboles

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 Les objets liés au métier de maçon,

 Maillet, ciseau, niveau, perpendiculaire, truelle : des outils proprement dits. 

Des matériaux de l’art de bâtir :

 Pierre brute, pierre cubique, pierre angulaire.

Des éléments d’architecture : plan, planches à tracer, ordres d’architectures, arc, voûtes de toutes sortes.

 Des instruments de géométrie : équerre, compas, planche à tracer…

 Des symboles astronomiques : soleil et lune, étoiles, voute céleste, zénith, nadir, Orient, septentrion, midi, Occident 

Des symboles chimiques, sel, soufre qui, rappelons-le, sont des allégories bibliques bien avant d’être des symboles alchimiques.

 Des symboles plus largement universels que l’on retrouve dans toutes les traditions, avec un symbolisme commun et des variantes spécifiques à chacune de ces traditions :

 Le point, la croix, le cercle, le triangle, des lettres (pour nous notamment J et B. G. Iod, M et B)

et pour nuancer mon premier propos, il faut noter l’existence de 

quelques symboles qui apparaissent spécifiques à la franc-maçonnerie,

 La houppe dentelée, la pierre cubique à pointe, la fenêtre grillagée et  le tablier quoique le pagne puisse être considéré dans certaines cultures comme un symbole apparenté.

 Les  décors dits « maçonniques » ne le sont pas exclusivement : colliers, sautoirs, écharpes, cordons, gants, couvre-chefs ont tous une signification symbolique qui nous est propre mais qui renvoie à d’autres usages, notamment militaires, mais aussi à des distinctions, en particulier aristocratiques, il en est bien sûr de même des armes, telle l’épée (ou glaive) et le poignard (ou dague).

Les couleurs, avant d’être utilisées par les alchimistes comme des symboles de leur art, sont issues, en maçonnerie, de la tradition héraldique et y font référence : blanc, bleu, rouge, vert, noir et or  (en héraldique : argent, azur, gueules, sinople, sable et or). Elles méritent d’être examinées sous l’angle de cette tradition spécifique et de la symbolique qui s’y attache.

En guise de conclusion

Les symboles peuvent s’étudier en vertu d’une explication morale telle qu’elle est souvent présentée dans les rituels et notamment dans les rituels anglo-saxons ou quasi-théologique comme le fait le  Rite Ecossais Rectifié.

Cependant les explications qui feraient correspondre à chaque symbole un principe moral ou métaphysique ne résument pas l’intérêt qu’ils  présentent et présentent l’inconvénient majeur de fermer la réflexion en en fixant définitivement le sens.

En effet c’est par  l’étude, soutenue par la réflexion, associée à la contemplation, et à l’intuition qu’elles libèrent, que, par l’émergence d’analogies successives menant à des correspondances pour chaque symbole (pris individuellement ou éventuellement associés) se développe la compréhension profonde, pour partie propre à chaque frère, des éléments contenus dans l’origine de ces symboles, qu’ils nous viennent de la tradition judéo-chrétienne ou de la tradition antique revisitée à la Renaissance.

  C’est en cela que la franc-maçonnerie est une voie initiatique pour autant que nous sachions l’emprunter.

La pratique du rituel, renouvelée lors de chaque tenue, permettant une élaboration personnelle, mais si possible partagée au travers de nos morceaux d’architecture (qui peuvent ainsi être comparés aux emblemata de la Renaissance), produisant l’édification personnelle de chaque frère qui, au-delà de l’adhésion à un système de  morale voire à une dogmatique théorie, avance sur le chemin de la sagesse.

Ce chemin que nous a indiqué, dès le grade d’apprenti, le deuxième surveillant chargé de notre instruction pour laquelle le Vénérable (au rite français), le jour de son installation, lui en a indiqué la méthode :

« En haut comme en bas vous découvrirez la beauté de l’esprit et du cœur »

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