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Entretien avec Emmanuel PIERRAT (partie 1/2)

Emmanuel Pierrat est avocat au Barreau de Paris, ancien membre du Conseil National des Barreaux et ancien membre du Conseil de l’Ordre, ainsi qu’écrivain. Pendant de nombreuses années, il a enseigné à l’Université Paris 13 (1998-2008), au Centre de formation et de perfectionnement des journalistes (CFP) (1998-2010), au Centre de conseil et de formation professionnelle (CECOFOP) (1997-2004), à l’École nationale des arts décoratifs (1998-2010), à l’École nationale des Gobelins (2004-2013), à l’Institut national de la formation de la librairie (INFL) (2005-2012).

Emmanuel Pierrat a été fait Chevalier de l’Ordre des Arts et Lettres, a reçu la grande médaille d’argent de la Jurisprudence de l’Académie d’Architecture, ainsi que le Prix Simone Goldschmidt/Fondation de France.

* MBAF Emmanuel pouvez-vous nous raconter votre arrivée en Franc-Maçonnerie ?

La franc-maçonnerie m’a longtemps rebuté !

J’ai grandi dans la religion catholique, au rythme des messes dominicales et des cours de catéchisme. Baptême, première communion, communion solennelle, profession de foi, confirmation : j’ai presque tout connu, allant de nombreuses fois jusqu’à lire aux paroissiens un extrait des évangiles ou des lettres des apôtres, avant de devenir résolument athée.

Je voyais donc dans la franc-maçonnerie une nouvelle forme d’église, avec ces adultes déguisés qui s’adonnaient à des rituels en marmonnant. Je n’avais pas quitté le catholicisme pour replonger ainsi.

Un de mes proches amis de jeunesse, Laurent Kupferman (avec qui j’ai, plus tard, cosigné trois livres sur l’Art royal), me relançait régulièrement à la fin de nos études, puis a fini par changer de méthode. Il m’a proposé de venir plancher devant sa loge, au Grand Orient de France, au cours d’une Tenue blanche fermée : en clair, un profane parlant devant des initiés.

Le sujet – « la liberté d’expression est-elle au service des groupes de pression – m’a semblé bien plus attrayant que les conférences sur la censure que j’avais déjà pour habitude de donner. Le cérémoniel m’a néanmoins fait presque pouffer de rire, tandis que, pour entrer dans le temps, je déambulais derrière un maçon portant une épée torsadée, dite « flamboyante ».

Lorsqu’est venu le moment que je m’exprime, le silence respectueux m’a réconcilié avec cette curieuse assemblée. Puis, à la fin de mon propos, la parole a circulé, en suivant un protocole dont j’ai apprécié la rigueur : nulle intervention désordonnée, nulle éruption de voix, mais des hommes qui parlaient tour à tour sans se contredire, amenant la discussion à progresser, à se bonifier.

Quand est venu le temps des agapes, ce repas durant lequel se retrouvent les maçons à l’issue de leurs travaux, sans doute entraîné par la convivialité et le vin du moment, je me suis surpris à m’enquérir du parcours pour candidater. Quinze jours plus tard, je postulais et Laurent, triomphal, a été heureux de me parrainer !

Depuis lors, je me suis toujours senti chez moi en loge, m’acclimatant à l’idée de ce catéchisme si singulier…

* Quel a ensuite été votre parcours ?

J’ai vu la lumière dans cette loge du GODF, dénommée Emmanuel Arago Vérité Prime Tout, que j’ai quittée après quelques années, mais que je visite toujours avec plaisir. J’y suis même retourné plancher il y a peu.

J’ai rejoint un atelier naissant au Grand Orient, la R:. L:. Montmorency-Luxembourg, qui, invoque les auspices du «Grand Architecte De l’Univers» baptisé» GADLU» chez les initiés. Il travaille selon le régulateur du maçon de 1785, (le rite français créé par le Duc de Montmorency-Luxembourg, alors administrateur général du Grand Orient), sur une proposition, notamment, de Pierre Mollier, conservateur du musée, des archives et de la bibliothèque du GODF.

J’y ai assez vite occupé les fonctions d’Orateur, de Second puis de Premier Surveillant. Puis ai été élu Vénérable, ce qui m’a donné l’occasion de présider notamment des tenues au rite français comme au REAA car c’était à ses débuts une loge très tournée vers l’histoire de la franc-maçonnerie et qui, donc, s’autorisait cela.

J’ai, en parallèle, cofondé, en particulier avec le célèbre sociologue Michel Maffesoli, une loge de recherche (L’Atelier d’Abelard) et suis membre d’une loge de mission (appelée Samarcande et travaillant à réuni des initiés à travers la planète, souvent dans de orients politiquement complexes).

En 2013, nous sommes une poignée à avoir fondé le Think Tank Franc-maçonnerie & Société, dont j’ai été Vice-Président de 2017 à 2020.

Je suis d’autres parcours dans ce qu’on appellera plus ou moins justement les « hauts grades » aussi bien au rite français, où j’occupe actuellement un poste de Grand Orateur (après avoir été Grand Expert et Grand Maître des Cérémonies), qu’au REAA (où je suis cette année un modeste officier adjoint d’un autre office, après avoir été Hospitalier). Je suis aussi juré du prix Laïcité du Grand Chapitre Général du Rite français du GODF.

Et j’ai occupé nombre de plateaux au sein d’un Congrès régional du GODF (notamment celui d’Orateur) pendant une dizaine d’années.

Plusieurs Grands Maîtres du GODF (dont je suis un des avocats pour les affaires notamment de diffamation contre l’extrême-droite) m’ont souvent demandé de plancher avec eux devant des profanes, à Paris comme à Macon, etc.

Et j’écris bien sûr beaucoup (livres at articles) sur la franc-maçonnerie, quand je ne prête pas de objets africains et océaniens au musée du GODF à l’occasion d’un exposition notre frère Hugo Pratt.

Bref, la franc-maçonnerie, qui ne m’intéressait pas lorsque je suis devenu avocat, me prend aujourd’hui un peu de temps !

* Y a t’il un frère ou une sœur, contemporain ou non, qui vous inspire ?

J’ai écrit une biographie de Pierre Simon, qui a été Grand Maître de la Grande Loge de France et reste à mes yeux le modèle de l’authentique humaniste. C’est à une sorte de dîner de gala organisé par la Grande Loge de France que sa fille, Perrine, est venue à ma rencontre car Laurent Kufperman et moi avions évoqué à plusieurs reprises le nom de Pierre Simon dans le chapitre sur les droits des femmes dans un de nos livres intitulé Ce que la République doit aux francs-maçons. Elle m’a proposé de m’ouvrir les archives familiales et de consulter celles déposées à Sciences po, à l’Université d’Angers ainsi qu’à la Grande Loge de France.

Le nom de Pierre Simon revient avec tant d‘insistance, quand sont évoqués l’éducation sexuelle, l’avortement ou l’histoire de la franc-maçonnerie, en clair des idées humanistes, qu’écrire sa biographie m’est devenu indispensable.

En quelques mots, je peux te résumer son parcours, qui mérite toutefois bien plus que cela.

Pierre Simon est en 1925 à Metz au sein d’une famille de la bourgeoisie juive française. La guerre lui a fait prendre conscience d’une certaine liberté d’esprit et de la nécessité d’ancrer celle-ci dans un dialogue entre différents milieux ou familles de pensée et la tradition. Le contact avec la mort a accentué sans doute aussi un certain attrait pour le symbolisme et a nourri sa décision de se consacrer à ses semblables. Il a aidé des enfants juifs à échapper à la police de Pétain et a assisté, à la fin de la guerre, au procès de Nuremberg.

À l’hôpital Bretonneau où il était interne en gynécologie et auscultait, entre autres, des prostituées, Pierre Simon découvre la misère de la condition des femmes et leur souffrance. En 1953, il se rend à Léningrad, en pleine glaciation et rapporte en France les éléments techniques de l’Accouchement Sans Douleur.

Il crée le Club des Jacobins, en 1951 avec le frère Charles Hernu.

Et deux ans plus tard, il est initié à la Grande Loge de France. J’aime le citer ainsi « La Libération me vit, oscillant entre deux vertiges, mal assuré, sur un étroit chemin de crête. (…) En 44, le gauchisme n’existait point. Pour nous, étudiants, c’était ou le catholicisme romain ou le marxisme institutionnel, autant dire le stalinisme. Les deux églises, la rouge et la noire, ne me donnaient guère envie d’en pousser la porte. (…) Je n’avais point réchappé des abattoirs du nazisme pour aller fleurir l’entrée des goulags. (…) Bref, pour un jeune homme avide de s’engager, la voie royale paraissait bien mince. (…) Je (…) voulais faire ma patrie de l’univers entier.»

Au fond, très vite, Pierre Simon se sentira chez lui en loge, comme en une seconde demeure, et cet espace de réflexion et de dialogue, de débat, l’enrichira tout au long de sa vie.

Cette vie parallèle est aussi essentielle pour lui que son engagement politique. C’est l’entrée en franc-maçonnerie qui fait de lui un citoyen de l’univers, pour reprendre ses termes : « Le sens de la mort a changé pour moi le jour où je suis devenu un initié ».

Dans ce parcours de grand médecin, dans cette volonté de porter au dehors, au corps politique et social, l’avancée des techniques scientifiques et d’en transformer le regard, Pierre Simon a rencontré ce qui lui fournira un «levier» d’action et un lieu de réflexion, une autre famille : la loge.

Il confonde le groupe Littré, en 1953, à Genève, dont le but est d’amener la société à reconnaître la liberté de la conception, ce qui revient à permettre aux femmes de disposer librement de leur corps. Rassemblant médecins et libres-penseurs, ce cercle va prendre conscience du problème social et politique que constitue le contrôle des naissances. Un voyage en Chine achève de convaincre Pierre Simon de la nécessité de faire marcher d’un même pas les avancées de la science et celles de la législation.

Plus tard, au retour de la conférence des spécialistes mondiaux de la contraception, tenue à Singapour, Pierre Simon ramène dans ses bagages pour le présenter à la presse un «bidule contraceptif intra-utérin» qu’il surnomme «stérilet».

Avec Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé, il va agir semi-clandestinement, entre 1955 et 1962, via le Planning familial qui leur permet de former quelque 600 médecins aux techniques de contraception, alors illégales. La vente de produits contraceptifs étant interdite en France, il faut les ramener d’Angleterre. Au premier douanier qui arrête Pierre Simon, celui-ci confie un diaphragme et du spermicide non sans lui en avoir expliqué l’usage.

En 1966, Pierre Simon a publié chez Payot son premier ouvrage, intitulé Le Contrôle des Naissances. Histoire, philosophie, morale et fait la connaissance du député gaulliste Lucien Neuwirth avec lequel l’entente est profonde et immédiate. La loi Neuwirth est votée en décembre 1967.

En 1969, Robert Boulin, nommé ministre de la Santé dans le gouvernement Chaban-Delmas, prend Pierre Simon à son cabinet.

Il signe le Rapport sur le comportement sexuel des français, dont l’un des modèles est le Rapport Kinsey paru aux États-Unis en 1948, Pierre Simon prépare également, en 1969, la mise en place de l’éducation sexuelle à l’école, qui sera décidée par le ministre de la Santé du gouvernement Messmer, Jean Foyer. Il sera le Premier expert nommé auprès la Cour d’Appel de Paris en matière de sexologie.

Après la bataille de la contraception, vint celle de la légalisation de l’avortement. En 1969, Pierre Simon accède à la grande maîtrise de la Grande Loge de France et orient nettement les travaux de son obédience (encore aujourd’hui non-mixte) au service du droit des femmes.

Lors de ses deux mandats de grand-maître Pierre Simon fut le premier grand-maître à être reçu à l’Élysée et à se voir ainsi reconnu dans sa fonction par le pouvoir politique. En 1980, il met sur pieds, avec le sénateur Henri Caillavet, l’Association pour le droit de mourir dans la dignité qu’il animera durant un certain nombre d’années.

Pierre Simon, qui est morte en 2008, n’est pas seulement un humaniste J’ai passé des années dans sa correspondance, ses brouillons, ses livres, ses articles, ses discours, ses rapports et interviews, et me suis convaincu, au terme de mes recherches, avant même l’écriture de mon livre achevée, que j’avais découvert un héros maçonnique dont le nom doit être honoré.

* De toutes les loges que vous avez visité, laquelle vous a laissé un inoubliable souvenir ?

J’ai la chance d’être invité à nombre de cérémonies, voire de plancher, dans des orients souvent très éloignés. Et de voyager, comme avocat ou écrivain-conférencier, sur tous les continents. Je glisse toujours mes décors dans ma valise, par habitude, et suis allé ainsi en loge à Tananarive, à Bombay, en Slovénie, à Tanger, etc.

Mais c’est à Freetown, en Sierra Leone, une petite capitale à peine sortie de la guerre, que j’ai ressenti une vive émotion. La ville est un carrefour de pistes non goudronnée, où l’on arrive après avoir négocié son passage sur un bateau de pêche car l’aéroport est de l’autre côté d’un large estuaire.

J’errais en attendant une réunion de travail quand je suis passé devant un bâtiment de bois qui s’affichait comme un temple maçonnique. J’ai toqué et un frère sierra-léonais m’a fait visiter, une fois mon identité déclinée. Peu importait que je sois membre d’une obédience peu régulière aux yeux des membres de cette branche de la Grande Loge de Gambie et de Sierre Leone.

Comme nous avons vite sympathisé, ce frère m’a proposé de revenir le soir-même en tenue. La loge «Travellers» à l’Orient de Freetown m’a ainsi accueilli comme seul occidental pour ses travaux du jour.

De même que l’esprit cartésien que je suis ressens parfois une forme de présence irréelle en observant ma collection d’art africain, il m’arrive d’éprouver cette sensation bien étrange que procure la loge et qui, comme tu le sais, porte parfois le terme d’égrégore. C’est un moment de grâce, une harmonie au sein du groupe, une exaltation collective qui, selon moi, se manifeste plus facilement presque à la fin d’une tenue, quand les frères et les sœurs présents joignent leurs mains pour la chaine d’union, cette litanie prononcée par le vénérable maître et qui se conclut par un serment collectif.

Mais ce « midi »-là, la bienveillance de ces frères, leur désir de me montrer que nous nous reconnaissions comme tels,  m’a fait ressentir une vraie sorte de vibration tout du longe de la tenue aux côtés de frères qui avaient connu, du fait de la guerre et des exils, des épreuves terribles. Même s’il ne s’agit sans doute «que» d’un phénomène de fraternité collective, presque d’une communion, cette osmose était aussi pour moi la résultante évidente d’une recette éprouvée durant trois siècles par la franc-maçonnerie universelle, le contraire d’une société secrète recroquevillée sur elle-même…

* La France compte de brillants écrivains maçonniques dont vous faites partie, quels sont vos trois auteurs favoris ?

Les travaux de l’historien Pierre Mollier, que j’ai déjà cité, m’ont été plus qu’utiles. Et je lis toujours avec bonheur les nouveaux livres de mon ami Jacques Ravenne, qu’il s’agisse de ses travaux sur Sade (je préside le, prix littéraire portant le nom du divin marquis, qui était fils de maçon) ou Robespierre comme, bien sûr, les aventures de Marcas qu’il cosigne annuellement avec l’ami profane Eric Giacometti.

Mais l’écrivain maçon incontournable à mes yeux Rudyard Kipling, car il est celui parmi les auteurs majeurs, un de ceux qui revendiquent le plus son initiation maçonnique dans son oeuvre. Aussi sans doute parce que j’ai vécu en Inde durant deux ans, un pays où je retourne souvent, en particulier pour maçonner.

Je qui me plaît, entre autres, chez Kipling, c’est qu’il a inspiré le scoutisme (en France, hélas, si conservateur et souvent catho-tradi…), tel que l’a conçu le frère Baden Powell. les « louveteaux » sont guidés par des aînés chargés d’éduquer l’enfant «sauvage», reprenant les rôles tenus par des animaux incarnant chacun une vertu. Dans la nouvelle Les Frères de Mowgly, ce jeune garçon suit d’ailleurs de bout en bout un parcours d’inspiration maçonnique, grandissant d’abord à l’état le plus brut, puis s’élevant au rang de l’humanité dans les ruines d’un temple qui peut rappeler celui de Salomon et apprenant à maîtriser le feu pour repousser les prédateurs (qu’on peut assimiler à l’obscurantisme).

Il n’existe pas d’équivalent, dans les lettres francophones, à l’œuvre de Rudyard Kipling : si de nombreux écrivains de langue française ont été initiés, aucun n’a produit d’œuvre où la veine initiatique revêt autant d’importance : songe juste, outre le Livre de la jungle, à Lord Jim ou au célèbre poème, Si

Il faut toutefois rappeler que Kipling a perdu son fils alors que celui-ci était encore très jeune. Une double lecture, personnelle mais aussi maçonnique n’est donc pas interdite.

Né en 1865 à Bombay, de parents anglais qui venaient tout juste de s’installer en Inde, mais qui se considérèrent d’emblée comme «anglo-indiens», Rudyard Kipling a été initié très jeune, à moins de 21 ans, dans une loge indienne dont il est devenu le secrétaire dès l’année suivante. Bien que Prix Nobel de littérature en 1907, Kipling restera fidèle à la franc-maçonnerie jusqu’à sa mort, en 1936. Non seulement il y occupera de hauts grades, non seulement il créera même une loge en France, à Saint-Omer (parce que son fils avait été tué et enterré dans la région), mais l’influence maçonnique traversera toute son œuvre, «l’élévation» de ses personnages de fiction n’étant que le parfait reflet de celle dont il rêvait pour ses contemporains.

L’ensemble du travail considérable de Kipling est donc traversé par les idées maçonnique. Son oeuvre a évolué en permanence au cours de son travail initiatique  Et ses textes comme «Le testament de l’initié» ou «Ma loge mère» sont sans doute les plus beaux hommages que Kipling ait rendu à la maçonnerie. Mon parrain Laurent Kupferman nous lisait de sa belle voix de chanteur-comédien ce dernier poème à chaque initiation aux débuts de notre loge.

* Comment voyez-vous l’évolution de la Franc-Maçonnerie en France ?

Elle vieillit, ainsi que l’indiquent les statistiques sur l’âge de ses membres. Mais elle arrive à recruter et attirer en même temps de nombreux jeunes, las des syndicats, des partis et des religions.

Deux catégories de citoyens en tout cas se présentent au Grand Orient de France. Certains cherchent résolument ce que ni la politique ni le syndicalisme ne savent plus leur offrir : une implication dans la vie de la cité, présentant un autre visage que celui des élections perdues ou des promesses non tenues.

L’autre cohorte de postulants vient en quête d’une sorte de secours spirituel. Car les églises recroquevillées ne proposent aucun véritable avenir, aucun réconfort au citoyen progressiste.

Je note aussi, avec enthousiasme, que ce ne sont plus seulement des quarantenaires, déjà bien intégrés au monde du travail, qui toquent.

La pandémie a un peu coupé court à ce renouveau qui passe aussi par les jeunes issus de familles musulmanes trouvant là un lieu de pensée libre et exemple de toute complicité avec l’extrême-droite. Les obédiences devraient encore plus se saisir de ce mouvement qu’elles n’ont commencé à le faire.

Car il faudra attendre encore un peu que la grande «cassure» de la COVID qui a empêché la plupart des loges de maçonner vraiment s’estompe. Elle est hélas relayée par la crise économique et sociétale.

Je précise que, de la capitation aux décors, des agapes au temps nécessaire, nos ordres sont coûteux pour une grande partie de nos concitoyens, jeunes ou pas. Il nous faudra revoir cela sans trop tarder.

* Pensez-vous que la maçonnerie doit rester discrète et intimiste ou doit-elle prendre un tournant dans sa communication peut être plus “marketing” ou du moins plus en phase avec les vecteurs communication de son temps ?

Certaines obédiences, et même de «simples» loges, commencent à utiliser les outils numériques tels que les réseaux sociaux. Mais seuls des bloggeurs isolés comme toi, Jean)Laurent Turbet, Jiri Pragman ou Gérard Contremoulin (et quelques autres, dont certains parfois bien isolés mentalement aussi à en lire certains délires) ou des initiés réunis en groupes sur Facebook parlent avec aisance et pertinence de la franc-maçonnerie. Ils parlent d’ailleurs peu à d’autres que les initiés. Il y a aussi ces radios en ligne, plutôt agréables et vivifiantes (comme les émissions de Philippe Benhamou sur Radio Delta

Nos obédiences sont encore très peu présentes sur les réseaux sociaux alors que le complotisme et les appels à la haine notamment antimaçonnique – et qui nous considèrent comme un puissant… réseau…- n’ont pas attendu pour utiliser YouTube ou même Tik Tok pour nous décrier et appeler à la haine.

Les obédiences, faute d’être relayées par les médias traditionnels (une courte émission le dimanche matin sur France Culture), devaient s’y investir, y donner une autre image, tenir  un discours net sur les valeurs humanistes et la laïcité (thème qu’elle a un temps abandonné publiquement aux pire organisations).

* Selon vous que devraient faire de plus qu’actuellement les grandes Obédiences de France ?

Elles devraient faire encore plus savoir qu’elles sont le dernier lieu de la République où le RN et Eric Zemmour ne sont pas les bienvenus.

Et faire connaître aussi notre méthode de construction de la parole, le recours au silence, qui peuvent être présentés non comme des repoussoirs mais des avantages, une chance inouïe dont nous disposons pour progresser et améliorer la société en débattant sans se crier dessus (le contraire des plateaux de chaines d’infos où je suis souvent invité…).

Grâce à cette méthode, la franc-maçonnerie – mais aussi, sans doute, l’âge et la sociabilisation inhérente au métier d’avocat – m’a ainsi conduit peu à peu… à mettre du vin de messe dans mon eau de renégat.

La fraternité m’a, par exemple, conduit à fréquenter et écouter de nombreux croyants, qu’il s’agisse de juifs, de protestants, de catholiques ou encore d’un bouddhiste de premier plan, les uns pratiquant assidument, les autres se contentant d’une conviction très intime. Il y a bien sûr, en loge, un nombre non négligeable d’athées, ce qui me rassurait.

En loge, la franc-maçonnerie permet de fréquenter des citoyens, des égaux, des frères et sœurs, d’horizons très divers.

Au sein de la Respectable Loge Emmanuel Arago Vérité prime tout, j’ai été initié aux côtés de quatre autres citoyens devenus mes jumeaux puisqu’ils sont «nés» en maçonnerie le même jour que moi. L’un est aujourd’hui directeur d’une radio, un deuxième est un remarquable dentiste, un troisième dirige une FNAC et le dernier gravite dans le BTP.

Bien des années après notre initiation, nous sommes à présent dispersés, par les hasards de la vie et surtout de la carrière professionnelle, dans des loges différentes, en des orients (des villes) éloignés. Mais nous nous parlons au moins deux ou trois fois l‘an, comme se confieraient des frères de sang.

Mes jumeaux sont sans doute plus croyants que moi, qui suis un athée presque irréductible. Deux d’entre eux sont peu ou prou assidus à la messe. Mais le propre de la franc-maçonnerie, c’est de «réunir ce qui est épars».

De même, lorsque j’ai été élu à l’unanimité vénérable de Montmorency-Luxembourg, je me suis retrouvé berger d’un troupeau très œcuménique. Tout en faisant appliquer pour la première fois la mixité au sein de la loge, et donc initiant des femmes, j’ai conduit une population fraternelle d’athées, de croyants et de pratiquants. Des Française issus de familles maghrébines de naissance, tous très laïques et rationalistes, nous ont rejoints, alors que des chrétiens quasi-fervents s’agrégeaient à notre groupe.

La fréquentation de ce groupe d’humains prêts à apprendre et à travailler m’a obligé à écouter encore plus mes semblables et à tenter de les comprendre.

La franc-maçonnerie, dont je suis devenu un «adepte» assidu, a été et reste pour moi une école de l’œcuménisme, me permettant de dessiner mon propre chemin, ma ligne de crête.

Voilà le genre de vérités que nous devrions diffuser dans un monde si fratricide et déchiré.

* Pensez-vous que la FM française devrait être plus active dans le débat républicain et sociétal ?

Monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir. Nous baignons tous dans une société française dont la plupart des grands acquis politiques, sociaux ou sociétaux doivent beaucoup à l’engagement maçonnique — mais bien souvent, nous l’ignorons. L’abolition de l’esclavage, puis celle de la peine de mort, l’instruction laïque, obligatoire et gratuite, la mutualité, la liberté d’association, l’union libre et le divorce par consentement mutuel, la crémation, l’impôt sur le revenu, le syndicalisme, l’assurance chômage, l’avortement et les banques populaires constituent (entre autres) autant d’avancées qui montrent l’action féconde de la maçonnerie sur la société française. Et le bilan de l’influence maçonnique ne s’arrête pas à ces grandes réformes fondamentales comme je l’ai évoqué avec le cas de Pierre Simon.

La franc-maçonnerie est aussi encore capable de se mobiliser (par exemple pour la mariage pour tous, lorsque le GODF et une poignée de «petites» obédiences ont défilé avec leurs décors). Mais elle réagit de plus en plus lentement et les communiqués diffusés la veille des élections où les courants politiques les plus nauséabonds et haineux se présentent devraient être plus offensifs. Nous organisions aussi la venue des candidats «acceptables» la durant la campagne présidentielle. Cela n’a pas été possible cette année, alors que c’est plus qu’indispensable.

Il y a encore de nombreux enjeux – du wokisme à la laïcité, de la fin de vie à la lutte contre le racisme – sur lesquels la franc-maçonnerie porte une voix singulière, forte d’un héritage républicain qu’elle doit revendiquer. Il ne s’agit pas de réagir à tout, mais ne serait-ce que de rappeler publiquement, de faire savoir, que les loges travaillent sur de nombreuses questions, parfois proposées par les convents, parfois de leur propre initiative. C’est valable en tout cas pour nombre d’obédiences et une majorité d’initiés.

Si un Grand Maître parle, on lui reproche de se faire porte-parole sans avoi consulté le siens et s’il ne le fait pas, on regrette son silence. Il faut sortir de ce dilemme et oser penser différemment le rôle de l’exécutif des obédiences en lui donnant mandat d’intervenir sur des sujets qui nous concernent tous et ce quelles que soient les sensibilités dont nous sommes riches. Ne devons-nous pas répandre à l’extérieur des valeurs acquises ? Nul maçon convaincu ne doit aspirer au repos. A tout le moins, nulle obédience européenne ne le doit quand nos sociétés sont si déchirées et nos concitoyens si meurtris ou en colère.

Je prends la parole dans ma loge bleue avant chaque élection où le RN risque de marquer des points, lorsqu’un enjeu national le mérite, pour réveiller nos consciences de francs-maçons. Et je fais de même quand je suis invité dans une autre loge, en rappelant qu’il s‘agit de ma parole, non de celle de ma loge ou de mon obédience, mais que je parle en maçon nourri comme apprenti, compagnon et maître au ternaire républicain (liberté, égalité, fraternité, auxquels j’ajoute laïcité), passant le plus clair de ses tenues au temple Lafayette de la rue Cadet qui est orné de la Déclaration des droits de 1789, façonnée notamment par les frères Mirabeau, Sieyès et Lafayette mais aussi au Temple Groussier que domine une Marianne et qui proposait (avant un incendie récent) le portrait du frère Abdelkader.

Joséphine Baker a été une sœur. Mon parrain Laurent Kupferman l’a dit et redit, l’an dernier, tout en portant le dossier de sa panthéonisation. Les initiés Jean Zay et Pierre Brossolette l’avaient précédée de peu dans le temple de la République. Nous devrions encore plus nous saisir de ces moments importants dans la vie de notre pays.

(lire la suite de l’entretien le mercredi 7 septembre sur www.lalogemaconnique.fr )

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Une réflexion sur “Entretien avec Emmanuel PIERRAT (partie 1/2)

  • Gisèle FONTANA

    comme toujours c’est clair et éclairant. J’ai aimé le passage sur Pierre Simon qui fut , jeune médecin, le repreneur de la clientèle de mon beau père qui venait de décéder, en 1957, et mon accoucheur et ami. C’est à lui que je dois mon engagement en FM. J’ai lu le livre que tu lui a consacré. Merveilleux. Merci

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